Le prince

 Jean Debruyne

 

Tout le village l’appelle le Prince.

Il est le plus grand, il est le plus fort.

Tout le monde parle du Prince dans le village.

Les papas qui boivent de la bière,

Les mamans qui attendent devant l’école,

Les enfants qui tirent leur luge.

Tout le monde parle du Prince.

Ce n’est pas un Prince avec une couronne.

Il est le Prince, parce qu’il est le plus fort.

 

Devant tout le monde, il montre ses bras, sa force et il rit très fort. Mais quand le Prince est tout seul, il pleure. Il est triste parce que ses poings sont fermés. Il ne peut jamais ouvrir ses poings qui restent fermés comme des cailloux.

 

Avec ses poings toujours fermés,

Le Prince  ne peut pas donner la main,

Il ne peut pas faire de la peinture, ni offrir de cadeau.

Avec ses deux poings fermés, il tape, il frappe,

Il cogne sur les portes, sur les murs, sur les volets comme les grands coups de vent.

 

Cette nuit là, quelqu’un arrive en courant, tout essoufflé.

-Venez ! Venez ! Venez tous ! Venez vite !

Je vous annonce une bonne nouvelle !

Le Prince de la Paix vient d’arriver !

 

Cette nuit là, le Prince lui aussi a appris la nouvelle :

-Comment ? dit le Prince. Le Prince ici c’est moi !

Et le voilà qui se sauve avec ses poings fermés.

 

Tout le village s’est levé, tout le village est sorti,

Tout le village se met en marche.

Là-bas, une petite maison est allumée sous la neige.

C’est une petite maison de rien du tout.

Un petit enfant est là. Chut ! C’est un tout nouveau né.

Il dort, il est petit, si petit.

-C’est le Prince de la Paix !

Tout le village applaudit, rit, chante.

 

En roulant ses grosses épaules, le Prince arrive lui aussi.

Il tient en avant ses deux poings fermés.

Il s’en sert pour se faire un passage.

Tout le monde s’écarte devant lui,

Et il n’y a plus personne entre lui et le petit enfant.

 

Le Prince est encore plus grand et l’enfant est encore plus petit.

_ Un Prince de la Paix !

Allons donc ! Il est bien trop petit !

Un Prince, c’est grand et fort.

Ici, c’est moi, le plus grand et le plus fort.

Et en même temps, le Prince se rappelle ses poings fermés. Et il est tout triste à l’intérieur de lui.

 

L’enfant le voit, l’enfant sourit,

L’enfant ouvre ses petites mains.

Et voilà que d’un seul coup, les poings fermés du Prince se dressèrent.

Ils s’ouvrent comme des fleurs.

Voilà le Prince, avec ses deux mains grandes ouvertes,

Deux mains toutes neuves.

Deux mains ouvertes pour donner la main,

Deux belles mains pour partager les cadeaux,

Pour ouvrir la porte et ouvrir les volets,

Pour peindre la couleur et pour faire des gâteaux…

Deux mains pour aimer.

 

Alors le Prince pleure mais c’est parce qu’il est heureux et il se met à chanter :

-C’est vrai, c’est toi le Prince. Toi, le petit enfant, et c’est toi qui m’a rendu heureux.

 

Et il se met à danser avec ses mains toutes neuves, avec son cœur tout neuf.