Le géant égoïste

Inspiré librement du géant égoïste de Pierre Loti
transmis par Zazie et raccourci par Anne Marie
 

C’était au temps d’avant, au temps où les humains et les géants vivaient encore ensemble. Il y avait un jardin, un verger plus exactement et chaque matin au lever du jour, les enfants y arrivaient en courant. Ils grimpaient dans les arbres, mangeaient les fruits, jouaient avec le vent, se roulaient dans l’herbe, s’éclaboussaient dans le ruisseau, chantaient avec les oiseaux, taquinaient les abeilles, partageaient les fruits avec les souris et les écureuils…

Ce jardin n’appartient pas aux enfants, ni au village, ni même au roi, mais au géant qui est absent. Son frère malade l’a appelé à l’aide et il est parti pour le soigner. Sept longues années loin de Son jardin, mais aujourd’hui, son frère enfin guéri, le géant rentre chez lui. Il traverse les forêts, les rivières, les montagnes. Il aperçoit au loin Son jardin, les cimes de Ses arbres bougent, s’agitent, des cris et des rires s’en échappent. A pas de géant, il cours vers Son jardin, entre et voit : chacun des arbres est surchargé d’enfants rieurs et gourmands.

-ALLEZ-VOUS EN ! ICI C’EST MON JARDIN !

Comme une nuée d’oiseaux, les enfants s’enfuient en criant de terreur. Avec eux fuient les oiseaux, les abeilles, les souris, les écureuils, jusqu’au bruit de la rivière qui disparaît. Le géant fait le tour de Son jardin. A chacun de ses pas, il ramasse une pierre noire, froide et lisse. Avec ces pierres, il construit une muraille à hauteur de géant avec une seule entrée. Au-dessus de la porte en bois épais, bardée de fer, un écriteau :

INTERDIT AUX ENFANTS

Et aux autres aussi !

Le géant rentre chez lui. Le lendemain il se lève, ouvre sa fenêtre. Il pleut, le vent souffle, les fruits tombent sur le sol, les feuilles virevoltent.

-Hum ! J’adore l’automne.

Toute la journée, il balaye les feuilles, ramasse du bois, met les fruits dans son cellier. Le lendemain, il se lève, ouvre sa fenêtre. La tempête fait rage, d’énormes flocons tourbillonnent, son jardin disparaît sous une épaisse couche de neige.

-Hum ! j’adore l’hiver.

Toute la journée, il construit des géants de neige, leur jette des boules, les démolit,… Le lendemain, il se lève, ouvre sa fenêtre :

-Aujourd’hui, c’est le printemps !

Hé non ! La tempête fait toujours rage. Un peu dépité, le géant descend, regarde autour de lui. Sept ans pour soigner son frère, si lui n’a pas profité de sa maison, les souris, les araignées, les poussières l’on fait… Le géant met son tablier, un foulard autour de ses cheveux et il frotte, nettoie, récure à fond sa maison. Le lendemain il ouvre sa fenêtre rempli d’espoir

-Aujourd’hui, c’est le printemps !

La tempête est toujours là ! En grommelant il regarde autour de lui tout brille, mais les peintures sont pour le moins défraîchies. Il met son plus vieux vêtement, prend ses pinceaux, ses pots de peinture et toute la journée, il repeint sa maison de la cave au grenier. Le lendemain, il ouvre sa fenêtre le cœur battant:

-Aujourd’hui, c’est le printemps !

Toujours pas ! Trois années se passent. Le géant est installé dans sa chambre. Ses biens les plus précieux y sont rassemblés. Sa réserve de bois ? Epuisée. Ses provisions ? Ecornées. Chaque matin il ouvre sa fenêtre, le cœur battant:

-Aujourd’hui, c’est le printemps !

Hé non ! Sept années passent. Le géant vit dans son lit, il a brûlé tout ce qui pouvait l’être, mangé tout ce qui pouvait être mangé, mis sur lui tous les vêtements qui pouvaient être mis. Chaque matin le vent rit de lui, les flocons lui chatouillent le visage, les arbres de son jardin sont plus lourds de neige. Ce matin-là, le premier jour de la septième année, il sent qu’il n’en peut plus, se traîne une dernière fois jusqu'à la fenêtre, l’ouvre, soupire, murmure :

-Aujourd’hui, c’est le printemps !

Hé non ! Il reste là, contemple son jardin. La neige, le vent, les flocons entrent dans sa chambre. Il ne bouge pas, accrochées aux montants de la fenêtre les mains du géants gèlent, puis ses pieds, ses bras, ses jambes. Une douce torpeur le gagne. De vivant, il ne reste que ses yeux et pour la dernière fois, il contemple son jardin. Tout au fond du verger, dans la muraille, une pierre se met à bouger, tombe dans la neige et un rayon de soleil passe par le trou. Le géant ouvre les yeux le plus fort possible. Le rayon de soleil se met à bouger à son tour et déboule dans le jardin. Ce n’est pas un rayon de soleil, c’est un petit garçon aux cheveux blonds comme les blés et aux yeux bleus comme un ciel d’été. Derrière lui un autre enfant, une petite fille aux cheveux acajou comme les feuilles d’automne et aux yeux bruns comme la forêt profonde, derrière elle, un autre puis un autre... Les enfants entrent dans le jardin et avec eux, les souris, les abeilles, les écureuils, et même le bruit de la rivière. Ils se précipitent sur les arbres grimpent dedans, mangent les fruits, jouent avec le vent… La neige ? Il n’y a plus de neige, rien que du soleil, des cris et des rires d’enfants. Le géant regarde et de tout au fond de son cœur monte une larme.

-Les enfants… Le printemps. Je, je… n’avais pas compris…

D’un seul coup il s’arrache de sa fenêtre, descend, prend sa masse. Il fait le tour de son jardin, à chacun de ses pas, il frappe, cogne, détruit la muraille. Puis à tous petits pas, il refait le tour de son jardin, regarde chaque arbre, chaque enfant. Au centre, son plus bel arbre, un cerisier, est encore couvert de neige. A son pied, un enfant tout petit, tend les bras vers lui, l’arbre tend bien ses branches à l’enfant mais il est si petit, l’arbre si grand. Alors le géant se met à genoux, pose la main sur le sol, l’enfant y grimpe, le géant se relève doucement et pose l’enfant au sommet de l’arbre. Les cerises étincellent dans le soleil. L’enfant prend une cerise et la met dans la main du géant. Mais une cerise pour un géant qu’est-ce que c’est ? Une poussière ? Mais, jamais de toute sa vie de géant, il n’a mangé une chose aussi délicieuse que cette petite toute petite cerise.

 

Ce jardin, il n’est pas ici, il n’est pas là-bas, il est en nous. 

 

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Zazie Dechambre Conteuse
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